A Reminiscent Drive – Ambrosia

    Jay Alanski, l’homme tapi dans l’ombre du projet A Reminiscent Drive, n’est pas un nouveau venu dans le monde de la musique. Multicarte du domaine artistique, il est musicien, auteur-compositeur, interprète, arrangeur et photographe. Il fut d’abord, dès l’âge de seize ans, un parangon de la variété française. Ecrivant pour des pop stars comme Alain Chamfort, Plastic Bertrand, Julien Clerc entre autres, c’est avec Jil Caplan qu’il trouvera sa muse. Une carrière à succès qui ne l’empêche pas de mener de front des projets solos, comme ses deux albums sous son propre nom, The Price Of Love et Honey On A Razor Blade qui déjà, par leur manière de métisser en douceur pop et soul, rock et funk, tissent les ramifications qui l’emmèneront vers A Reminiscent Drive.

    En 1994, lassé de ses aventures show-bizz et avec la sensation de tourner en rond, Jay se retire dans son studio de la butte Montmartre, Le Jardin Saint Vincent. Armé du minimum syndical, un magnéto huit pistes à cassette, il enregistre avec presque rien et la fameuse méthode du tracking popularisée par les Beatles, un premier EP Flame One en mai 1996, qui bien que n’utilisant ni sampler, ni computer, est adopté avec enthousiasme par le monde de la house. Il faut dire que la technique de Jay, celle du bidouillage, du copier/coller, de l’agencement des morceaux à l’écart des méthodes traditionnelles en vigueur dans la musique, est fidèle à l’esprit initial de la house, celle du sampling. Flame One est reçu avec les plus grands éloges par les média spécialisés comme par la presse généraliste (le NME l’a élu « single of the week »). 

    Deux autres EP suivront et un premier album Mercy Street, en 1997, qui installent définitivement la patte A Reminiscent Drive. La fameuse ARD touch : ce dépouillement, cet agencement tout en nuances, presque pointilliste, des sonorités, cette façon de fonctionner par strates. Et Mercy Street s’annonce d’emblée comme un grand classique du mouvement baléaric, cette philosophie balnéaire popularisée par un DJ comme José Padilla (Café Del Mar) qui ne retiendrait de la house que son côté le plus lent, le plus suave, le plus mélodieux et le plus mélancolique.

    Rétrospectivement et quelques trois ans après, on s’aperçoit à quel point Mercy Street était un disque visionnaire. Lors de sa sortie en 1997, le down-tempo, la division la plus ralentie, la plus cool et la plus mélodique de la house, n’était qu’une idée en l’air sans consistance soutenue par quelques illuminés. La house se fatigue sur les dancefloors et n’a pas encore intégré l’home-listening, cette idée d’une musique qui pourrait s’écouter à la maison. Dans ces conditions, Mercy Street est un peu un ovni sonore dans un paysage qui s’essouffle à force de jouer la même partition rythmique. 

    Trois ans séparent Mercy Street, devenu disque de chevet absolu, de Ambrosia. Trois ans où Jay Alanski a délaissé sa technique d’enregistrement bricolée, pour s’étoffer d’un home-studio plus conventionnel au sens techno du terme, et du coup le clin d’œil insolent «No computer on this record !» qu’on trouvait sur les notes de pochette de Mercy Street n’a plus lieu d’être. Qu’on comprenne tout de suite qu’il ne s’agit pas de reniement ; Jay Alanski n’a pas troqué son univers tout en poésie pour l’efficacité brute et rythmique de la house. Au contraire, Ambrosia renouvelle l’univers propre à ARD sans tomber dans le pastiche ou la suite, façon “à la manière de”. On y retrouve cette poésie extrême et langoureuse, mais c’est comme si les fantômes de la house s’y attardaient. Etincelant, Ambrosia se permet avec infiniment de délicatesse quelques embardées, explorant les territoires techno définis par Detroit (One Hundred Eleven Reasons), deep-house (The Unseen World) voire même drum & bass (Silence In Heaven).

    Jay Alanski, qui a sorti avec Mercy Street un des disques étalons du genre, aurait pu capitaliser sur la vague du lounge et du down-tempo qui envahit aujourd’hui la house, les bars d’hôtels, les grands magasins, les podiums de défilés et les compilations étiquetées relax où souvent les titres de ARD se glissent avec dextérité. Mais ranger par commodité Ambrosia dans cette catégorie serait faire une grave erreur. Là où souvent le lounge perd son âme pour n’être qu’une musique d’accompagnement ou d’ambiance sans aspérités, un fond sonore qui ne dérangerait plus personne, une sorte de muzzak techno en somme, ARD n’a perdu ni son âme ni sa consistance. Irrigué par un profond sens de la pop que souligne le recours à des vocalistes, Jay chante lui-même sur cinq morceaux, avec Nicole Graham (Travelling Soul) et Millané Kang (Tears Along The Way).

    Ambrosia comme Mercy Street est déjà au loin avec trois longueurs d’avance. Et même si Jay Alanski a modifié sa manière de travailler, s’il a cédé à sa timidité pour se laisser aller à fredonner, rompu sa solitude pour inviter des vocalistes, les fans reconnaîtront dès les premiers accords sa patte. Un univers mêlé de conversations feutrées qui se répondent en écho, de guitares andalouses qui s’échouent sur la vague, de vocaux qui pleurent leurs angoisses sentimentales. Un disque tout en finesse, où les influences bossa le disputent à la soul, ou l’ambient s’acoquine avec le jazz, où la pop la plus pure se saccade de break beats, où le lounge se pique de deep-house. Un album où les images et les sons se télescopent selon la formule empruntée à Man Ray qu’affectionne particulièrement Jay : «Je mets en images ce que je ne souhaite pas mettre en musique, et je mets dans la musique ce que je ne peux pas mettre en images». Une manière de faire fonctionner Ambrosia par strates comme son prédécesseur Mercy Street dont il serait le prolongement lumineux.

    A chaque écoute, comme un effeuillage progressif, les disques d’ARD se dévoilent un peu plus, cèdent du terrain, se laissent un peu mieux percer à jour avec une infinie pudeur. Et c’est bien sûr cette réserve qui est la plus touchante sur Ambrosia. Une manière toute en subtilité de faire comprendre que les plus grandes révolutions se font toujours en douceur.

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